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Questions sociales et comportementales
- Cancer attribuable à l’alcool au Canada

Contexte

Les boissons alcoolisées contiennent différents niveaux d’éthanol et sont habituellement consommées sous forme de bières, de vins ou de spiritueux. La consommation d’alcool peut entraîner divers effets délétères sur la santé, dont le cancer. Après un examen exhaustif des preuves scientifiques existantes, le Centre international de recherche sur le cancer a conclu en 1987 à l’existence de preuves suffisantes que la consommation d’alcool causait certains types de cancer (CIRC, 1988). Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses études épidémiologiques ont démontré une relation dose‑réponse statistiquement significative entre la consommation d’alcool et le cancer de la cavité buccale et du pharynx, du larynx, de l’œsophage, du foie, du sein, du côlon et du rectum (Corrao et al., 2004). Tant le volume d’alcool consommé que les habitudes de consommation influent sur le risque de cancer, alors que la combinaison du tabagisme et de la consommation d’alcool, une pratique courante chez les buveurs d’alcool, a un puissant effet synergique sur le niveau de risque de cancer. Au Canada, la Stratégie nationale sur l’alcool (2008) vise à réduire la consommation d’alcool et à promouvoir une culture axée sur la modération.

Les études épidémiologiques prouvent l’existence d’une relation dose‑réponse évidente entre la consommation quotidienne de 25, 50 et 100 grammes d’alcool et un risque accru de cancer, particulièrement de la cavité buccale, du pharynx, de l’œsophage et du larynx (Rehm et al., 2007). Selon l’OMS, 21,6 % des 2,5 millions de décès causés par l’alcool en 2004 étaient imputables au cancer attribuable à l’alcool (OMS, 2011). Au Canada, environ 2,3 % de tous les décès attribuables au cancer et 0,8 % de l’ensemble des décès sont causés par un cancer attribuable à l’alcool. En 2002, on a enregistré 37 295 jours de soins d’aigu pour un cancer attribuable à l’alcool, dont le coût estimatif conservateur s’est élevé à 41,4 millions de dollars (Rehm et al., 2006). La consommation d’alcool par habitant a augmenté de 14 % depuis 1996, tandis que le pourcentage de Canadiens ayant déclaré être de gros buveurs, ce qui est défini comme prenant au moins cinq consommations par jour au moins une fois par mois, est passé de 17,3 % en 2010 à 19,0 % en 2011 (Statistique Canada, 2012). Une consommation alcoolisée est définie comme une bouteille de 341 ml (12 oz) d’une boisson ayant une teneur en alcool de 5 % (bière, cidre ou cooler), un verre de vin de 142 ml (5 oz) d’une teneur en alcool de 12 % ou une mesure de 43 ml (1,5 oz) d’un spiritueux ayant une teneur en alcool de 40 % d’alcool distillé (rye, gin, rhum, etc.) (Butt et al., 2011). Les consommations standard équivalent toutes à 14 grammes d’alcool pur.

L’alcool peut stimuler la carcinogénèse par divers mécanismes. Les preuves scientifiques les plus convaincantes feraient de la mutation de l’ADN causée par l’acétaldéhyde (éthanol oxydé) la principale cause du cancer attribuable à l’alcool. Toutefois, d’autres mécanismes tels que les carences nutritionnelles liées à la consommation abusive d’alcool, l’effet cancérogène d’autres produits chimiques que l’éthanol présents dans les boissons alcoolisées, de même que la capacité de l’alcool de solubiliser les substances cancérogènes et de faciliter leur diffusion dans les tissus peuvent également contribuer à la carcinogénèse de l’alcool (Rehm et al., 2007).

Les principaux enzymes de métabolisation de l’alcool chez l’être humain sont l’alcool‑déshydrogénase (ADH), qui oxyde l’alcool (éthanol) en acétaldéhyde et l’aldéhyde déshydrogénase (ALDH) qui détoxifie l’acétaldéhyde en acétate. L’acétaldéhyde est principalement produit dans le foie et l’abdomen, bien que le tube digestif supérieur – la cavité buccale, le larynx, le pharynx et l’œsophage – soit le site initialement exposé à l’acétaldéhyde de l’alcool, qui fait grimper les niveaux d’acétaldéhyde de la salive (CIRC, 2010). En fait, les concentrations les plus élevées d’acétaldéhyde après la consommation d’alcool sont observées dans la salive et dans la cavité buccale, tout près des sites de cancer les plus fréquemment attribuables à l’alcool (CIRC, 2010). Les preuves épidémiologiques révèlent un risque de cancer accru pour les porteurs hétérozygotes de l’enzyme inactif ALDH, qui détoxifie l’acétaldéhyde. Ces constatations prouvent l’existence d’une relation entre les concentrations d’acétaldéhyde et le risque de cancer (Baan et al., 2007).

Risques pour la santé

De nombreuses études portant sur différentes populations du monde entier ont toutes démontré uniformément que la consommation régulière d’alcool est associée à un risque accru de cancers de la cavité buccale, du larynx, du pharynx, de l’œsophage, du foie, du sein et, dans une moindre mesure, du côlon et du rectum (Baan et al., 2007). La consommation quotidienne d’environ 50 grammes d’alcool fait augmenter de deux à trois fois le risque de cancers des voies digestives hautes et des voies respiratoires supérieures chez les personnes qui consomment de l’alcool comparativement à celles qui n’en consomment pas. On se sert de cette relation dose‑réponse comme exemple de consommation d’alcool et de risque de cancer de la cavité buccale et du pharynx, lorsqu’une moyenne d’une consommation par jour résulte en une augmentation de 42 % du risque de cancer, tandis qu’au moins six consommations font augmenter le risque de cancer de 697 % (Butt et al., 2011). Tant le volume d’alcool consommé que la fréquence de la consommation influent sur le risque de cancer, bien que les excès de consommation sporadiques, comme les « cuites », puissent avoir des effets délétères à long terme plus graves que la consommation d’une quantité équivalente d’alcool étalée sur une plus longue période.

Le risque de cancer baisse lorsque la consommation d’alcool cesse, et continue de diminuer plus la sobriété se prolonge. Par conséquent, l’arrêt de la consommation d’alcool n’élimine pas immédiatement le risque de cancer. Une méta‑analyse de 13 études cas‑témoins menée par Rehm et al. (2007) a démontré que le risque de cancers de la tête et du cou n’avait pas nettement diminué dix ans après la cessation de la consommation d’alcool.

À l’inverse, une consommation d’alcool modérée peut être bonne pour la santé, car elle offre une protection contre le diabète et contre les cardiopathies ischémiques. Ces bienfaits sont particulièrement évidents chez les personnes d’âge moyen prenant moins d’une consommation par jour. Le Book of Health (American Health Foundation, 1981) a également souligné que moins de trois consommations peuvent réduire le risque d’hypertension.

Gestion des risques

Les approches de gestion des risques pour réduire le cancer attribuable à l’alcool font appel à deux stratégies fondamentales – réduire la consommation d’alcool et promouvoir une culture axée sur la modération. Au Canada, c’est la Stratégie nationale sur l’alcool (SNA, 2008) qui sert actuellement de stratégie de gestion globale de lutte contre des risques de la consommation nocive de l’alcool. Cette stratégie souligne quatre domaine d’importance stratégiques pour gérer la consommation nocive de l’alcool – promotion de la santé, prévention et éducation; répercussions sur la santé et traitement; facilité d’accès à l’alcool et collectivités plus sûres.

La promotion de la santé, la prévention et l’éducation reflètent des approches consultatives visant à sensibiliser le public aux risques de la consommation excessive d’alcool et à l’importance de la modération. La majorité des Canadiens ignorent qu’ils peuvent réduire leur risque de cancer en diminuant leur consommation d’alcool, et 33 % seulement de la population sait que la consommation d’alcool est liée à une augmentation du risque de cancer (Partenariat canadien contre le cancer, 2011). Les Directives de consommation d’alcool à faible risque du Canada (2011) recommandent aux Canadiens une échelle de référence pour les aider à évaluer leurs propres pratiques de consommation. Ces Directives précisent que, pour réduire les risques à long terme pour la santé, les femmes ne devraient pas dépasser dix consommations par semaine et pas plus de deux par jour la plupart du temps; pour les hommes, les limites correspondantes sont respectivement de quinze consommations par semaine et pas plus de trois par jour. 

La Stratégie nationale sur l’alcool (2008) s’efforce de limiter les méfaits de la consommation d’alcool grâce à des initiatives comme le dépistage, des interventions rapides et des renvois pour les personnes à risque de problèmes liés à l’alcool. En 2011, le Centre canadien de lutte contre les toxicomanies (CCLT), en partenariat avec le Collège des médecins de famille du Canada, a mis au point un guide clinique – Dépistage de l’abus d’alcool, intervention rapide et orientation – comme ressource à l’intention des médecins de famille, des infirmières et infirmiers praticiens et des autres professionnels de la santé, pour les aider à identifier les personnes à risque et à les traiter (CCLT, 2012).

La facilité d’accès à l’alcool dépend des mesures de réglementation, notamment le contrôle de la densité et du nombre de commerces de vente au détail d’alcool, leurs heures d’ouverture et la publicité. Au Canada, la responsabilité constitutionnelle de la promulgation des lois et des règlements régissant la vente et l’offre des boissons alcoolisées au Canada est du ressort exclusif des provinces. Il faut donc que chaque province ait une société ou un organisme distinct responsable de la réglementation de la consommation de l’alcool et de la vente des boissons alcoolisées, la principale exception étant l’Alberta, qui a entièrement privatisé son industrie de la vente au détail des boissons alcoolisées. La Stratégie nationale sur l’alcool, en partenariat avec les provinces, sert à renforcer les mesures de réglementation qui encouragent la réduction de la consommation d’alcool.

Les prix et les taxes sont d’autres mécanismes de réglementation et de contrôle économique capables de limiter les niveaux de consommation et l’accès à l’alcool. Des études ont montré que les buveurs réagissent aux fluctuations des prix de l’alcool de la même façon qu’ils réagiraient aux variations des prix d’autres produits de consommation – une augmentation de prix de l’alcool entraîne une baisse de sa consommation (OMS, 2008). Toutefois, cette baisse de la consommation est relativement moins marquée que l’augmentation du prix, puisque l’alcool est un produit comparativement insensible au prix, ce qui signifie qu’augmenter les taxes sur l’alcool accroît les revenus du gouvernement en dépit d’une baisse de la consommation. La Stratégie nationale sur l’alcool recommande de prendre plus de mesures incitatives pour mieux choisir les consommations ayant une moins forte teneur en alcool, étant donné que la majorité des gouvernements déterminent les taxes et les marges bénéficiaires en se basant soit sur le volume des boissons, soit sur le prix du produit, plutôt que sur le pourcentage d’alcool dans la consommation.

Les stratégies communautaires de gestion des risques mettent l’accent sur les collectivités très vulnérables aux méfaits de l’alcool, à savoir les collectivités à faible revenu et certaines collectivités des Premières Nations et des Inuits. Il s’agit par exemple du Programme national de lutte contre l’abus d’alcool et de drogues chez les Autochtones (PNLAADA) et des Programmes sur les troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF) pour les Premières Nations et pour les Inuits (Santé Canada, 2012).  

Liens utiles

Centre canadien de lutte contre les toxicomanies. (2012). Dépistage de l’abus d’alcool, intervention rapide et orientation. Ottawa, Canada. http://www.sbir-diba.ca/fr/accueil  

Partenariat canadien contre le cancer. (2011). Alcohol use and cancer in Canada. Toronto, Ontario. (en anglais seulement)
http://www.cancerview.ca/idc/groups/public/documents/webcontent/rl_crc_snapshot_5.pdf  

CIRC. (2010). IARC Monographs Consumption of alcoholic beverages. Lyon, France. (en anglais seulement) http://monographs.iarc.fr/ENG/Monographs/vol100E/mono100E-11.pdf

Groupe de travail sur la stratégie nationale sur l’alcool. (2008) Réduire les méfaits liés à l’alcool au Canada : Vers une culture de modération – Recommandations en vue d’une stratégie nationale sur l’alcool. Ottawa, Canada.
http://www.ccsa.ca/Resource%20Library/ccsa-023876-f-2007.pdf  

Organisation mondiale de la Santé. (2011). Rapport de situation mondial sur l’alcool et la santé 2011. Genève, Suisse.
http://www.who.int/substance_abuse/.../global_alcohol_report/en/

Organisation mondiale de la Santé. (2010). Stratégie mondiale visant à réduire l’usage nocif de l’alcool. Genève, Suisse.
http://www.who.int/substance_abuse/activities/gsrhua/fr/  

Organisation mondiale de la Santé. (2007). Comité OMS d’experts des problèmes liés à la consommation d’alcool. Genève, Suisse. http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/43871/1/9789242209440_fre.pdf?ua=1

 

Lectures complémentaires

Anderson, P. Chisolm, D., Fuhr, D. (2009).Effectiveness and cost-effectiveness of policies and programmes to reduce the harm caused by alcohol. Lancet 373, 2234–46.

Baan, R., Straif, K., Grosse, Y., Secretan, B., Ghissassi, F., Bouvard, V… V, Cogliano. (2007) Carcinogenicity of alcoholic beverages. Lancet Oncology, 8, 292–93.

Boffetta, P., Hashibe, M., Vecchia, C.L., Zatonski, W., Rehm, J. (2006). The burden of cancer attributable to alcohol drinking. International Journal of Cancer, 119, 884-887.

Butt, P., Beirness, D., Gliksman, L., Paradis, C., Stockwell, T. (2011). Alcohol and health in Canada: A summary of evidence and guidelines for low risk drinking. Ottawa, ON: Canadian Centre on Substance Abuse.

Corrao, G., Bagnardi, V., Zambon, A., La Vecchia, C. (2004). A meta-analysis of alcohol consumption and the risk of 15 diseases. Preventative Medicine 38, 613-619.

Giesbrecht, N., Demers, A., Ogborne, A., Room, R., Stoduto, G. & Lindquist, E. (eds.) (2006). Sober Reflections: Commerce, Public Health, and the Evolution of Alcohol Policy in Canada, 1980-2000. Montreal and Kingston: McGill-Queen’s University Press.

Lubin, J.H., Purdue, M., Kelsey, K., Zhang, Z., Winn, D., Wei, Q… Hayes, R.(2009). Total exposure and exposure rate effects for alcohol and smoking and risk of head and neck cancer: a pooled analysis of case-control studies. American Journal of Epidemiology, 170: 937–947.

Ozasa, K. (2007). Alcohol use and mortality in the Japan Collaborative Cohort Study for evaluation of consumption of alcoholic beverage. (JACC). Asian Pacific Journal of Cancer Prevention, 8: 81–88.

Rehm, J., Patra, J., Popova, S. (2006). Alcohol-attributable mortality and potential years of life lost in Canada 2001: implications for prevention and policy. Addiction, 101, 373-384.

Rehm, J., Patra, J., Popova, S. (2007). Alcohol drinking cessation and its effect on esophageal and head and neck cancers: A pooled analysis.  International Journal of Cancer, 121, 1132–1137.

Rehm, J., Mathers, C., Popova, S., Thavorncharoensap, M., Teerawattananon, Y., Patra, J. (2009). Alcohol and global health 1: global burden of disease and injury and economic cost attributable to alcohol use and alcohol-use disorders. Lancet, 373, 2223-233.

Rehm, J., Baliunas, D., Borges, G., Graham, K., Irving, H., Kehoe, T… Taylor, B. (2010). The relation between different dimensions of alcohol consumption and burden of disease – an overview. Addiction, 105, 817-843.

Wynder, E., & Hertzberg, S. (1981). The Book of Health: The American Health Foundation.

Yokoyama, A., Omori, T. (2005). Genetic polymorphisms of alcohol and aldehyde dehydrogenases and risk for esophageal and head and neck cancers. Alcohol, 35, 75–85.

 

Rédacteur : Chris Babcock

Dernière révision : 25 juin 2014

 


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